Siri AI bloqué en Europe : la faute au DMA, vraiment ?

Publié le
2/10/2026
Visuel titré « Siri AI et Bruxelles » : un smartphone stylisé avec une sphère violette et un cadenas vert lime, entouré d'un cercle d'étoiles européennes dont deux sont estompées.

Présenté lors de la keynote d'Apple du 9 septembre 2026, Siri AI est le premier assistant intelligent intégré à un appareil que tout le monde a déjà en poche : il lit vos messages, voit ce qui s'affiche à l'écran et agit dans vos applications. Il ne sera pourtant pas disponible sur iPhone ni sur iPad dans l'Union européenne. La plupart des commentaires ont désigné un coupable tout trouvé, Bruxelles et son Digital Markets Act. Les documents publics racontent une histoire plus nuancée, et posent au passage une question qui vous concerne directement : que confiez-vous déjà aux IA, et à qui ? Article à jour au 2 octobre 2026.

Siri AI, DMA, interopérabilité : de quoi parle-t-on exactement ?

Quatre notions structurent le dossier et il est utile de les distinguer avant d'entrer dans les faits.

  • Siri AI, c'est la nouvelle version de l'assistant d'Apple, capable de comprendre le contexte de l'appareil (messages, écran, habitudes) et d'agir dans les applications. Elle est lancée en version bêta, en anglais d'abord.
  • Le DMA (Digital Markets Act, ou règlement sur les marchés numériques), c'est le règlement européen qui impose des obligations de concurrence loyale aux très grandes plateformes.
  • Un contrôleur d'accès, c'est une plateforme désignée par la Commission européenne au titre du DMA. Pour Apple, iOS, l'App Store et Safari sont désignés depuis septembre 2023, iPadOS depuis avril 2024. macOS, en revanche, n'a pas été désigné.
  • L'interopérabilité, c'est l'obligation faite au contrôleur d'accès d'ouvrir gratuitement aux services tiers les fonctions matérielles et logicielles de son système, y compris celles utilisées par son assistant virtuel (article 6, paragraphe 7, du DMA).

Tout le débat tient dans ce dernier point : si Siri AI accède à votre téléphone en profondeur, le DMA demande que des assistants concurrents puissent y accéder dans des conditions équivalentes.

Ce que l'Europe a réellement dit à Apple

Le 8 juin 2026, Apple annonce le report de Siri AI dans l'Union européenne sur iOS 27 et iPadOS 27, et donc sur watchOS 27, qui dépend de l'iPhone. Le même communiqué précise un point passé presque inaperçu : Siri AI reste accessible aux utilisateurs européens sur macOS 27 et visionOS 27. L'explication tient au périmètre du DMA : macOS n'a pas été désigné comme service de plateforme essentiel, contrairement à iOS et iPadOS, et échappe donc à l'obligation d'interopérabilité. Depuis la bêta 1 de macOS 27.2, publiée le 16 septembre, Siri AI y est même proposé en français, selon MacG. D'autres fonctions sont également retardées sur iPhone : la nouvelle application pour retrouver ses conversations, l'extension de Visual Intelligence, les outils d'écriture intégrés et le mode Siri de l'appareil photo.

Apple explique avoir proposé un intermédiaire, baptisé Trusted System Agent, qui aurait permis aux assistants tiers d'accéder aux mêmes fonctions que Siri AI, avec un déploiement progressif sur 18 mois. La Commission y a vu une demande d'exemption temporaire, qu'elle a refusée. Son porte-parole Thomas Regnier a répondu dès le lendemain, sans ambiguïté.

La décision de ne pas déployer Siri AI dans l'Union européenne appartient à Apple, et à Apple seule, car absolument rien dans le DMA n'interdit à Apple de lancer de nouveaux produits dans l'Union.

Thomas RegnierPorte-parole de la Commission européenne, 9 juin 2026 (traduction)Source : agence AP

Le point est important : aucun texte européen n'interdit Siri AI. Apple a fait un choix, il reste à comprendre lequel et pourquoi.

Dans sa vidéo, Francis Lelong, cofondateur d'Alegria.group, reprend ce bras de fer pièce par pièce, en vérifiant d'abord l'argument d'Apple avant de le confronter aux faits.

L'argument d'Apple sur vos données est solide

Dans un document public de décembre 2024 consacré à l'interopérabilité, Apple indique avoir reçu une quinzaine de demandes de Meta et décrit ce qu'une ouverture complète permettrait : lire sur l'appareil tous les messages et e-mails d'un utilisateur, voir chacun de ses appels, suivre chaque application utilisée, parcourir ses photos, ses fichiers et son agenda, enregistrer ses mots de passe. Apple ajoute qu'il s'agit de données auxquelles elle a elle-même choisi de ne pas accéder.

Cette position repose sur des choix techniques vérifiables :

  • Le traitement local : l'index de ce que contient le téléphone reste sur l'appareil.
  • Private Cloud Compute : pour les calculs trop lourds pour le téléphone, Apple utilise des serveurs conçus pour ne rien conserver après avoir répondu.
  • Une ouverture aux chercheurs : depuis octobre 2024, Apple fournit un environnement de recherche dédié, publie une partie du code source et offre jusqu'à 1 million de dollars de prime pour une faille majeure.

Ce positionnement est aussi cohérent avec son modèle économique : Apple vit principalement de la vente d'appareils et de services, là où d'autres acteurs vivent de la publicité, donc de la connaissance de leurs utilisateurs. La crainte exprimée par Apple n'a pas été démentie par les faits à ce jour.

Ce qui fragilise le récit d'Apple

Trois éléments publics invitent pourtant à ne pas prendre la position d'Apple pour argent comptant.

  • Une amende de 150 millions d'euros : le 31 mars 2025, l'Autorité de la concurrence a sanctionné Apple pour la mise en œuvre de son dispositif de consentement au suivi publicitaire (App Tracking Transparency), jugé plus contraignant pour les applications tierces que pour les siennes. Apple a fait appel, la décision n'est pas définitive.
  • Une faille dans Private Cloud Compute : fin juillet 2026, le chercheur Drinor Selmanaj a publié une vulnérabilité qui lui a permis d'intercepter des métadonnées d'inférence (nombre de jetons, identifiants de requête), sans accéder au contenu des requêtes. Apple a corrigé et versé une prime de 150 000 dollars. Le dispositif a fonctionné, mais il n'est pas infaillible.
  • Zéro solution livrée : la Free Software Foundation Europe a recensé en avril 2026 56 demandes d'interopérabilité adressées à Apple au titre du DMA. 43 avaient été clôturées, aucune n'avait débouché sur une solution. L'une d'elles portait sur la compilation à la volée, une technique qu'Apple utilise elle-même dans Safari.

S'y ajoute un contexte : en avril 2025, la Commission européenne a infligé à Apple une amende de 500 millions d'euros au titre du DMA, pour des restrictions empêchant les développeurs d'orienter leurs clients vers des offres hors de l'App Store.

Les précédents : la durée du blocage dépend d'Apple

Ce n'est pas la première fonction bloquée en Europe. L'historique montre que la date d'arrivée varie, alors que le texte du DMA, lui, n'a pas changé.

FonctionAnnonceArrivée dans l'UE
Apple IntelligenceJuin 202431 mars 2025, avec iOS 18.4
Traduction en direct des AirPodsSeptembre 202512 décembre 2025, avec iOS 26.2
Recopie de l'iPhone sur MacJuin 2024Toujours indisponible
Siri AI sur iPhone et iPadJuin 2026Aucune date annoncée
Graphique en barres horizontales du nombre de mois entre l'annonce et l'arrivée dans l'Union européenne de quatre fonctions Apple : environ 10 mois pour Apple Intelligence, 3 mois pour la traduction en direct des AirPods, plus de 27 mois et toujours en cours pour la recopie de l'iPhone, blocage en cours pour Siri AI.
À règlement identique, les délais vont de trois mois à plus de deux ans selon la fonction.

Pour la recopie de l'iPhone, Apple a écrit en septembre 2025 que ses équipes n'avaient toujours pas trouvé de moyen sûr de proposer la fonction sur des appareils tiers. Le blocage semble anticiper une demande d'ouverture vers Windows ou Android qui n'a pas encore été formulée. Dans tous ces cas, c'est la décision d'Apple d'y consacrer des moyens qui a débloqué, ou non, la situation.

Un Siri AI encore loin du produit fini

Le nouveau Siri est présenté comme un triomphe. Les conditions de lancement publiées par Apple invitent à plus de mesure :

  • il sort en version bêta, donc inachevée ;
  • il est soumis à des limites d'usage quotidiennes, dont le niveau n'est pas précisé ;
  • il est disponible en anglais d'abord, le français et d'autres langues étant annoncés pour octobre, avec une première bêta en français sur Mac depuis le 16 septembre ;
  • il n'est pas proposé en Chine au lancement ;
  • Apple indique qu'un accès étendu sera payant à l'avenir, sans prix, quota ni date à ce stade.

Le contexte stratégique éclaire le reste. Apple a pris du retard sur l'IA générative face à OpenAI, Google ou Anthropic. Son principal atout est ailleurs : elle est la seule à détenir, sur un appareil qu'elle contrôle de bout en bout, le contexte complet de la vie de ses utilisateurs. C'est ce contexte qui peut rendre son assistant plus utile que d'autres, même avec un modèle moins puissant. L'ouvrir aux assistants concurrents reviendrait à partager son dernier avantage.

La protection de la vie privée et l'intérêt commercial d'Apple commandent donc exactement le même geste. Les deux motifs sont réels, et aucun observateur extérieur ne peut dire lequel l'emporte. Il ne reste qu'à juger sur les actes.

Le vrai sujet : ce que vous confiez déjà aux IA

Le débat sur Siri AI porte sur l'accès d'assistants concurrents à votre téléphone. Une autre question se pose pourtant tous les jours, sans qu'aucun texte ni aucune entreprise ne la tranche à votre place : ce que vous écrivez vous-même dans une IA.

IndicateurChiffreSource
Français utilisant une IA générative48 %Baromètre du numérique 2026
Utilisateurs passant principalement par ChatGPT63 %Baromètre du numérique 2026
Adultes américains consultant un chatbot pour leur santé34 %Pew Research Center, août 2026
Requêtes envoyées aux outils d'IA générative par organisationMultipliées par 6 en 2025Netskope, janvier 2026

Parmi les Américains qui interrogent un chatbot sur leur santé, 18 % l'utilisent pour des sujets dont ils sont mal à l'aise de parler. Côté entreprises, Netskope mesure une moyenne passée de 3 000 à 18 000 requêtes par mois et par organisation en un an.

Ces conversations ne bénéficient d'aucune protection particulière. Dans le procès qui l'oppose au New York Times et à d'autres médias, OpenAI s'est vu ordonner de remettre 20 millions de conversations, une décision confirmée en janvier 2026. Sam Altman a lui-même reconnu en juillet 2025 que ce que l'on confie à un médecin, un avocat ou un thérapeute est protégé par la loi, contrairement à ce que l'on écrit dans ChatGPT. Et le 10 juin 2025, interrogé devant une commission d'enquête du Sénat sur la possibilité de garantir qu'aucune donnée publique française ne serait transmise aux autorités américaines sans autorisation, le directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France a répondu en une phrase.

Non, je ne peux pas le garantir.

Anton CarniauxDirecteur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France, Sénat, 10 juin 2025Source : compte rendu de la commission d'enquête

La différence avec trente ans d'internet est de nature. Les plateformes collectaient des traces de comportement : des clics, des achats, des recherches. Ce que l'on confie à une IA est un récit : des doutes, des projets, des situations professionnelles ou personnelles que l'on n'exposerait pas ailleurs.

Pourquoi l'IA locale ne suffit pas encore

Faire tourner les modèles directement sur l'appareil est la piste la plus protectrice, et c'est celle qu'Apple privilégie. Elle se heurte à une limite physique. Le modèle embarqué d'Apple compte environ 3 milliards de paramètres, fortement compressés pour tenir dans la mémoire d'un téléphone. C'est suffisant pour résumer un e-mail, traduire ou reformuler. Les grands modèles que vous utilisez pour raisonner sur un problème complexe sont beaucoup plus volumineux, précisément parce qu'un assistant personnel utile doit retenir un long contexte et raisonner longtemps dessus. D'où le recours, chez Apple comme ailleurs, à des serveurs distants pour les demandes les plus lourdes.

Schéma en deux colonnes : sur l'iPhone, un modèle embarqué d'environ 3 milliards de paramètres résume, traduit et reformule ; sur les serveurs Private Cloud Compute, les demandes complexes, à long contexte ou à raisonnement prolongé.
Plus une demande exige de contexte et de raisonnement, plus elle part vers des serveurs distants.

Ce que cela change pour une entreprise

Pour une organisation, la question n'est pas de savoir si Siri AI arrivera sur les iPhone en France, mais de maîtriser ce que ses équipes transmettent déjà aux outils d'IA. Quelques principes simples :

  • Cartographier les usages réels : comptes personnels, extensions de navigateur, assistants intégrés aux outils métiers. Notre article sur le Shadow AI détaille la démarche.
  • Classer les données : définir ce qui peut être saisi dans un outil grand public, ce qui exige une offre entreprise et ce qui ne sort jamais.
  • Choisir des offres adaptées : vérifier les conditions de conservation des données et d'entraînement des modèles avant de généraliser un outil.
  • Former plutôt qu'interdire : une interdiction sans alternative pousse les usages dans l'ombre. Une charte comprise par les équipes protège davantage.

Le cadre réglementaire progresse en parallèle : depuis le 2 août 2026, l'IA Act impose par exemple qu'un utilisateur sache qu'il échange avec une IA. Pour revoir les annonces de la keynote d'Apple dans leur contexte, nos actualités IA & Tech du 10 septembre en font la synthèse, et notre guide sur les LLM explique comment fonctionnent ces modèles.

Par où commencer avec Alegria.group

Trois questions vont revenir pendant les années à venir, avec autant de poids que la puissance des modèles : quelles informations accepte-t-on de confier à une IA, en quelle quantité, et à qui. Le bras de fer entre Apple et l'Europe est la première fois qu'elles se posent ensemble, sur un objet présent dans plus d'un milliard de poches. Ce ne sera pas la dernière.

Alegria.group accompagne les entreprises avec une approche qui combine conseil, formation et exécution : plus de 600 projets menés et 14 700 personnes formées à l'IA, au NoCode et aux automatisations. Pour faire l'état des lieux de vos usages et définir vos règles, l'audit et conseil IA d'Alegria.solutions est un bon point de départ. Pour donner à vos équipes les bons réflexes, la formation IA en entreprise s'adapte à chaque métier. Et si vous souhaitez vous former à titre individuel, les parcours d'Alegria.academy sont éligibles aux dispositifs de financement de la formation professionnelle.

Questions fréquentes

Le DMA concerne-t-il d'autres entreprises qu'Apple ?

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Oui : Google, Meta ou Microsoft y sont aussi soumis, mais seulement pour les services que Bruxelles a ciblés.

Oui. La Commission européenne a désigné plusieurs contrôleurs d'accès, parmi lesquels Alphabet, Amazon, Apple, ByteDance, Meta, Microsoft et Booking, chacun pour des services précis (système d'exploitation, magasin d'applications, réseau social, moteur de recherche, etc.). Les obligations ne visent que les services désignés, pas l'ensemble des activités de ces groupes. Une PME européenne n'est jamais concernée directement, mais elle peut bénéficier de l'ouverture qu'il impose.

Quelle différence entre le DMA et le RGPD ?

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Le DMA encadre la concurrence des géants du numérique ; le RGPD protège la vie privée, chez tous ceux qui manipulent des données.

Le RGPD protège les données personnelles et s'applique à toute organisation qui les traite, quelle que soit sa taille. Le DMA est un règlement de concurrence : il impose des obligations aux seules très grandes plateformes pour garantir des marchés ouverts. Les deux textes se rencontrent sur le sujet de Siri AI, car toute ouverture imposée par le DMA doit rester compatible avec la protection des données prévue par le RGPD.

Que risque Apple si elle ne respecte pas le DMA ?

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Le règlement prévoit des amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d'affaires mondial annuel, et jusqu'à 20 % en cas de récidive. En cas de manquements systématiques, la Commission peut aussi imposer des mesures correctives, y compris structurelles. Ne pas lancer une fonction n'est en revanche pas une infraction : le DMA encadre ce qui est mis sur le marché, il n'oblige pas à commercialiser un produit.

Mes conversations avec ChatGPT servent-elles à entraîner les modèles ?

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Cela dépend de l'offre. Sur les versions grand public, OpenAI peut utiliser les conversations pour améliorer ses modèles, sauf si vous désactivez cette option dans les paramètres de contrôle des données. Sur les offres destinées aux entreprises et sur l'API, les données ne sont pas utilisées pour l'entraînement par défaut. Les conditions évoluent régulièrement : vérifiez-les avant tout déploiement à l'échelle d'une équipe.

Une entreprise peut-elle interdire l'usage de ChatGPT à ses salariés ?

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Juridiquement oui, mais un outil approuvé assorti de consignes lisibles protège mieux qu'un interdit que chacun contourne.

Oui, l'employeur peut encadrer ou restreindre l'usage d'outils sur le poste de travail, par exemple via une charte informatique ou le règlement intérieur. En pratique, une interdiction sans alternative est rarement respectée : les usages se déplacent vers des comptes personnels, hors de tout contrôle. La plupart des organisations obtiennent de meilleurs résultats en proposant un outil validé, des règles claires sur les données autorisées et une formation.

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